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Ce que l'enseignement m'a appris sur l'écriture

Longtemps, j’ai transmis des savoirs. Aujourd’hui, je cherche des voix. De la salle de classe à la page écrite, il n’y a pas rupture mais glissement : même exigence du mot juste, même désir d’éveiller, même attention portée à ce qui, chez l’autre, attend d’être touché.

Bruno PACCHIELE

2/8/20265 min read

Il y a des métiers que l’on choisit, d’autres qui vous happent. L’enseignement, dans mon cas, a été un peu des deux. J’y suis entré jeune, avec une envie sincère de transmettre, et j’y suis resté près de quatre décennies, témoin des évolutions, des glissements, et des fractures parfois. J’y ai appris la patience, la lucidité, l’endurance, et sans toujours m’en rendre compte sur le moment, j’y ai aussi appris à écrire.

Pas à faire des phrases, pas à bâtir un roman, mais à forger, jour après jour, un rapport exigeant au langage, à la transmission, au silence. À observer les gestes, les résistances, les regards. À chercher les mots justes pour faire passer une idée, une émotion, un doute. L’écriture s’est nourrie de cela. Elle a trouvé là, dans ce travail de présence et d’adresse, un terrain d’apprentissage inattendu.

Un rapport vivant au langage

On n’enseigne pas vingt, trente, quarante ans sans mesurer ce que les mots peuvent, et ce qu’ils ne peuvent pas. On ne parle pas impunément à des adolescents, chaque jour, des choses du monde. Il faut apprendre à décoder ce qui passe, ce qui échoue, ce qui heurte ou ce qui résonne.

En classe, on découvre vite que la clarté ne s’improvise pas, elle se construit, elle exige un choix de vocabulaire précis, une syntaxe fluide, une logique de progression. Une phrase floue, une consigne mal formulée, et c’est tout un cours qui vacille. Ce même souci de netteté s’est infiltré dans mon écriture pour la débarrasser de tout ce qui pourrait la brouiller. Écrire, comme enseigner, c’est aller à l’essentiel sans renoncer à la nuance.

Et puis, l’enseignement m’a appris à parler avec les mots des autres. À entendre ce que dit un élève quand il n’a pas les bons termes, quand il tourne autour du sujet, quand il cherche à nommer une intuition. Cela m’a appris à écouter autrement, à repérer les silences, les détours, les fêlures. C’est une qualité précieuse quand on écrit des romans, quand on donne voix à des personnages, quand on veut que le langage sonne juste même dans ses hésitations.

Le rythme, la structure, la tension

Dans un bon cours, il y a un rythme, une respiration, une progression. Ce n’est pas qu’un enchaînement d’informations, c’est un parcours intérieur que l’on propose à ceux qui écoutent. On commence par éveiller l’attention, on installe les enjeux, on creuse une difficulté, et on propose un dépassement. Cela n’a rien d’un schéma figé, mais il y a là une dramaturgie implicite. Un art de la structure.

Je me suis souvent aperçu que le même sens du tempo me guidait lorsque j’écrivais. J’ai besoin d’un plan, même souple, d’un fil conducteur, d’un mouvement d’ensemble, pas pour verrouiller le texte, mais pour qu’il tienne debout. Cette exigence de tenue, de cohérence narrative, je l’ai apprise sans doute plus en préparant mes cours qu’en lisant des manuels de dramaturgie.

Et puis, il y a cette attention à l’autre, omniprésente quand on enseigne, qui m’a accompagné dans tous mes textes. Un bon professeur ne parle pas dans le vide, il sent quand il perd ses élèves, quand il les embarque, quand il faut ralentir ou au contraire provoquer un sursaut. Écrire, ce n’est pas très différent. Même dans la solitude de la page, je ressens ce besoin de tension, de circulation, de lien.

Observer le monde, sans fard

L’école est un poste d’observation privilégié. Chaque jour, on y croise des fragments d’humanité, les enthousiasmes, les colères, les découragements, les bravades. On voit les failles, les fuites, les renoncements. On apprend à distinguer le vernis du vrai, la posture de la parole sincère.

J’ai été longtemps en poste dans des établissements aux profils variés. J’y ai vu des adolescents cabossés, brillants, perdus, combatifs. J’y ai vu aussi ce que la société projetait sur eux : attentes contradictoires, injonctions floues, et désintérêt parfois. Tout cela s’est imprimé en moi comme une réserve de vécu, d’émotions, de tensions humaines, qui m’a nourri quand j’ai commencé à bâtir des récits.

Je crois que que l’enseignement m’a appris à regarder sans juger, à décrire sans caricaturer. À entendre ce qui se dit derrière les mots, et parfois même en leur absence. Mes personnages, dans mes romans, portent cette attention-là. Ce sont rarement des archétypes. Ils oscillent, se contredisent, cherchent leur voie, comme les élèves que j’ai côtoyés. Comme chacun de nous, sans doute...

Tenir dans la durée

Enseigner, c’est recommencer sans cesse. Chaque rentrée est un nouveau départ. Chaque classe demande un nouveau contrat. Il faut de la constance, une énergie régénérée, une capacité à ne pas se répéter tout en restant fidèle à soi-même.

L’écriture, elle aussi, réclame cette endurance. Il faut pouvoir reprendre un texte, le relire, le corriger, le reconsidérer. Il faut parfois renoncer à ce que l’on croyait bon, laisser reposer un chapitre des semaines, reprendre une scène que l’on croyait terminée. Cette humilité-là, cette persévérance discrète, je l’ai éprouvée dans mon métier d’enseignant. Elle m’a été précieuse.

Et puis il y a eu, bien sûr, le temps contraint, les agendas serrés, les heures volées à l’aube ou tard le soir. Pendant des années, écrire a dû se glisser dans les interstices de mon emploi du temps. Cette contrainte n’a pas freiné l’élan, elle l’a structuré, elle m’a appris que l’écriture n’attend pas les conditions idéales. Qu’elle se déploie même dans le morcelé, dans le discontinu. Là encore, l’enseignement m’avait préparé à cela : faire avec ce qui est, et en tirer le meilleur.

Transmission, toujours

Il y a un mot qui me reste, en filigrane, de toutes ces années passées en salle de classe : transmettre. Ce mot-là ne m’a jamais quitté. Je ne crois pas qu’on écrive pour transmettre un savoir, une vérité, une morale, mais on écrit pour faire passer une émotion, une vibration, une interrogation, un déplacement intérieur, une secousse parfois.

La transmission, ce n’est pas imposer, c’est rendre possible, ouvrir une brèche, proposer un éclairage, laisser une trace. J’ai souvent eu ce sentiment en classe, quand un élève levait enfin les yeux, quand une explication faisait tilt, quand un échange dépassait le cadre du programme. Ce même frisson, je le cherche quand j’écris, pas pour convaincre, mais pour toucher, pour créer une résonance.

Je ne suis plus professeur, mais cette posture ne m’a pas quitté. Écrire, pour moi, c’est encore enseigner au sens le plus large. C’est partager un regard, une inquiétude, une intuition. C’est nommer ce qui souvent reste silencieux. C’est bâtir un espace commun où le lecteur peut trouver de quoi penser et ressentir.

En guise de postface

On pourrait croire que l’écriture et l’enseignement relèvent de deux univers bien distincts, l’un solitaire, l’autre tourné vers les autres. Pourtant, pour moi, ils ont toujours formé un continuum, l’un a nourri l’autre, sans cesse. L’un m’a forgé le regard, l’autre la voix.

Ce que l’enseignement m’a appris sur l’écriture ne tient pas en recettes, il tient en attention, en rigueur, en présence. Il tient dans cette conviction qu’on ne crée pas seul, même face à la page. Qu’il y a toujours, au loin, un lecteur, un élève, un interlocuteur. Quelqu’un à qui l’on s’adresse, et pour qui il faut être clair, juste, et honnête.