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Comment je construis mes romans en marge d’une vie bien remplie
Pendant longtemps, j’ai écrit en marge de mes autres activités, pas par manque de temps, mais parce que l’écriture m’offrait un espace à part, un espace pour respirer, pour me recentrer, pour creuser plus loin que le quotidien. Cet article retrace ce fil discret mais constant, qui a traversé ma vie.
Bruno Pacchiele
12/9/20256 min read


Je n’ai jamais eu la possibilité d’écrire à plein temps. Pas de maison isolée face à la mer, pas de longues journées réservées à la littérature, pas de bureau silencieux où l’on pourrait laisser les heures se dérouler au rythme des phrases. Pendant longtemps, écrire a dû se contenter de ce que la vie voulait bien lui laisser. Quelques minutes au calme, un moment arraché à la fatigue d’une journée pleine, une idée saisie au passage avant qu’elle ne disparaisse.
Avec les années, je me suis aperçu que les livres naissent rarement dans les conditions idéales que l’on imagine. Bien souvent, ils apparaissent dans les interstices, là où l’on ne les attend pas vraiment. Ce n’est pas tant la disponibilité qui les fait surgir que la nécessité de les écrire.
Une présence souterraine
J’ai commencé à écrire vers vingt ans. À cette époque, l’idée de publier ne m’effleurait même pas. Il s’agissait plutôt d’une impulsion difficile à définir. Quelque chose demandait à sortir, à se fixer sur le papier. Peut-être un mélange de lectures, de questions accumulées, de silences que l’on porte en soi sans toujours savoir comment les nommer.
La lecture avait occupé une place importante très tôt dans ma vie. Les livres s’étaient empilés les uns sur les autres, laissant derrière eux des traces invisibles. Avec le temps, ces traces ont fini par ouvrir un passage. L’écriture n’est pas arrivée brutalement, elle s’est installée progressivement, comme un courant discret qui cherche son chemin.
Puis, la vie a pris sa place avec son rythme propre. Les études, les concours, les premières responsabilités. Pendant près de quarante ans, j’ai enseigné les mathématiques et les sciences dans des lycées publics. Ce métier demande de l’énergie. Les journées passent vite, souvent plus vite qu’on ne l’imagine. Les marges sont étroites, les horaires chargés.
Pourtant, l’écriture ne s’est jamais vraiment éloignée. Elle restait là, en arrière-plan, comme une présence tranquille qui attend simplement son moment.
Je n’ai donc jamais écrit dans une existence calme ou parfaitement organisée. L’écriture s’est développée au milieu des obligations, dans les petits espaces laissés libres par le réel. Avec le recul, je me demande si ce n’est pas précisément dans ces conditions qu’elle a pris sa véritable importance. Elle n’était pas une activité secondaire, elle ressemblait davantage à une manière de garder un axe intérieur.
Des heures arrachées
Le quotidien n’avait rien de spectaculaire. Il s’agissait surtout de quelques heures grappillées ici et là. Un réveil avant l’aube lorsque la maison dort encore. Un carnet ouvert dans une salle de classe vide. Parfois même une phrase notée à la hâte dans un coin de cahier.
Mes romans se sont construits de cette manière, morceau par morceau. Ils n’ont jamais suivi un plan parfaitement régulier. Ils apparaissaient par fragments, souvent dans la discontinuité. Entre un conseil de classe et une réforme de programme, entre deux réunions, une scène prenait forme ou une phrase insistait jusqu’à ce que je la note.
Il arrive que l’écriture surgisse à rebours du rythme général. Lorsque tout pousse au repos ou à la distraction, une idée revient avec insistance. On pourrait croire qu’il s’agit de discipline, mais en réalité l’expérience est plus simple et plus mystérieuse à la fois. Certaines images refusent tout simplement de disparaître.
Dans ces moments-là, écrire ne ressemble pas à un refuge, c’est plutôt un point fixe dans le mouvement du monde. Un endroit où l’on retrouve une parole qui n’appartient qu’à soi.
Ni hobby ni stratégie
Je n’ai jamais considéré l’écriture comme un simple passe-temps. Elle ne servait pas à occuper les week-ends ni à combler un vide. Au contraire, elle me conduisait souvent vers des zones que la vie quotidienne laisse de côté lorsqu’elle avance trop vite.
Dans le même temps, je ne l’ai jamais envisagée comme une stratégie professionnelle. Je n’écrivais pas pour construire une carrière ni pour obtenir une reconnaissance particulière. L’écriture occupait une place plus intime, elle accompagnait les années sans chercher à prendre toute la place.
Comme beaucoup d’auteurs, j’ai connu les manuscrits restés sans réponse, les refus polis, les périodes où l’on doute. Malgré cela, quelque chose revenait toujours, une idée inachevée, une question restée en suspens, un personnage qui refusait de disparaître. Ce n’était pas une ambition à nourrir, mais une nécessité à suivre.
L’écriture comme contrepoint
Enseigner impose des cadres précis. Les horaires, les programmes et les contraintes administratives structurent les journées avec une certaine rigidité. Ce métier est concret, parfois exigeant, et il demande une présence constante.
L’écriture introduisait dans cet ensemble, une respiration différente. Elle permettait d’explorer les zones de doute, les questions ouvertes, tout ce qui ne se laisse pas réduire à une réponse immédiate.
Plus tard, lorsque je me suis formé à la naturopathie puis à la médecine fonctionnelle, ce besoin d’écrire est resté intact. Il m’a aidé à relier les connaissances théoriques à l’expérience concrète des patients et à mes propres observations. L’écriture permettait de transformer le savoir en réflexion vivante.
Il m’est arrivé aussi d’y trouver un souffle lorsque le quotidien devenait trop mécanique. Non pas pour fuir, mais pour déplacer le regard. Dans les journées trop chargées, ce simple geste qui consiste à écrire peut parfois redonner une direction.
Une exigence tenue
Écrire dans des plages de temps réduites n’autorise pas la négligence. Le temps disponible était rare, mais l’exigence devait rester entière.
Très tôt, j’ai compris que ces moments volés devaient être pleinement utilisés. Chaque séance comptait. Chaque phrase demandait de l'attention.
Pendant longtemps, l’écriture s’est installée tôt le matin ou tard le soir. Ces moments étaient courts mais parfaitement délimités. Le travail avançait lentement, souvent par corrections successives. Reprendre, resserrer, affiner. Cette progression fragmentaire finissait pourtant par former une continuité.
Cette manière de travailler impose une rigueur particulière, elle oblige à revenir sur le texte jusqu’à ce qu’il trouve sa juste forme. Peu à peu, on cesse d’attendre des conditions idéales, on apprend simplement à travailler avec ce qui est là.
Et c’est souvent dans cette contrainte que la langue gagne en densité.
Des livres traversés par la vie
Les romans que j’ai écrits portent la trace de ce parcours. Ils ne sont pas nés d’un projet abstrait élaboré à distance du réel. Leur matière provient largement de la vie elle-même.
On y retrouve les tensions des journées quotidiennes, les idées surgies à l’improviste, les scènes captées dans des moments très ordinaires. Cette manière d’écrire laisse une empreinte particulière.
Un livre né dans ces conditions ne cherche pas forcément l’effet spectaculaire. Il avance autrement. Il tente surtout d’atteindre quelque chose de juste.
Même dans la fiction, cette exigence reste présente. L’écriture cherche à rendre visible ce qui travaille les êtres en profondeur, ce qui insiste, ce qui dérange parfois.
Dans cette perspective, la littérature ne se tient pas à distance de la vie. Elle en devient plutôt un prolongement.
Aujourd’hui encore
Aujourd’hui, mes journées sont plus libres qu’autrefois. Pourtant ma relation à l’écriture n’a pas réellement changé.
Je n’ai jamais cherché à transformer ce travail en métier au sens strict. Je préfère qu’il reste libre, qu’il conserve une part d’indépendance. L’écriture doit rester un appel.
Cet appel apparaît souvent dans des moments très simples, une lecture qui bouscule, une scène aperçue dans la rue, un souvenir qui revient sans prévenir. À cet instant, quelque chose se met en mouvement et il devient difficile de ne pas essayer de le fixer sur la page.
Je ne possède pas de méthode particulière. Il existe simplement une constance et une attention à ce qui demande à être écrit.
En guise de postface
Écrire dans les interstices d’une vie active n’a jamais été une contrainte pour moi. Avec le temps, c’est devenu une manière d’habiter le réel.
Je n’ai jamais attendu de disposer de tout le temps nécessaire, j’ai écrit dans celui qui était là, et peu à peu, j’ai compris que cette limitation pouvait devenir une force.
Le temps contraint oblige à la précision, il laisse peu de place au verbiage et pousse à chercher la justesse.
La voix que l’on construit dans ces conditions se forme lentement. Livre après livre, phrase après phrase. Parfois dans l’ombre, souvent dans le tumulte, mais toujours dans ce geste obstiné qui consiste à poser des mots sur la page pour mieux traverser le monde.
