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Comment je construis mes romans en marge d’une vie bien remplie

Pendant longtemps, j’ai écrit en marge de mes autres activités : non par manque de temps, mais parce que l’écriture m’offrait un espace à part. Un espace pour respirer, pour me recentrer, pour creuser plus loin que le quotidien. Cet article retrace ce fil discret, mais constant, qui a traversé ma vie.

Bruno Pacchiele

12/9/20257 min read

Je n’ai jamais eu le luxe d’écrire à plein temps. Pas de refuge en bord de mer, pas de longues plages horaires dégagées, pas d’atelier propice au recueillement. Pendant des années, pendant des décennies même, l’écriture s’est frayé un passage discret dans les creux d’une vie pleine. Elle surgissait entre deux cours, deux réunions, deux silences. Rien n’était prévu pour elle, mais elle revenait toujours et c’est dans ces fragments de temps volés qu’elle a trouvé sa densité. Lorsqu’on ne dispose pas de tout son temps, ce n’est pas la disponibilité qui fait naître les livres, mais la nécessité intérieure.

Une présence souterraine

J’ai commencé à écrire à vingt ans. Non pour être lu, ni pour publier, mais parce qu’il fallait que quelque chose prenne forme. Une tension trop longtemps contenue, une sédimentation de lectures, d’images, de silences accumulés. J’avais lu tôt, intensément. Les mots s’étaient déposés en strates, creusant peu à peu un passage. L’écriture n’a pas surgi, elle s’est frayé un accès, comme l’eau dans une roche fendue.

Puis la vie a avancé. Les études, les concours, les responsabilités. J’ai enseigné les mathématiques et la physique pendant près de quarante ans, dans des lycées publics où l’on donne beaucoup, et où l’on reçoit parfois à contretemps. Les journées étaient denses, les horaires serrés, les marges étroites. Mais l’écriture ne s’est jamais tue. Elle est restée là, en arrière-fond, tenace, insistante, presque organique. Une présence discrète mais vivace, qui attendait l’instant favorable.

Je n’ai jamais écrit entre deux vies. J’ai écrit dedans. Dans le tumulte, dans l’exigence, dans les failles minuscules laissées libres par le réel. Et c’est sans doute là qu’elle a pris son poids. Non comme un luxe, mais comme une nécessité vitale. Une façon de tenir debout. Une manière d’habiter pleinement ce qui, autrement, aurait pu me disperser.

Des heures arrachées

Il n’y avait rien de romanesque dans ce quotidien-là. Juste des heures grappillées, presque clandestines. Un réveil avant l’aube, un carnet ouvert dans une salle de classe silencieuse, une idée griffonnée à la hâte dans la marge d’un cahier oublié. Pas de sessions d’écriture planifiées, pas de déroulé linéaire. Mes romans se sont bâtis par fragments, dans la discontinuité, entre une réforme de l’Éducation nationale et un conseil de classe, entre une réunion de rentrée et un trajet en voiture. Rien n’était prévu pour écrire, et pourtant l’écriture trouvait toujours sa place.

On écrit parfois à rebours du monde. Quand tout invite au repos, au relâchement, à la mise en veille, quelque chose s’impose : une image persistante, une phrase qu’on ne veut pas perdre, une voix intérieure qui ne se tait pas. Ce n’est pas de la discipline, ni de la volonté pure, mais une forme de résistance, un refus discret de laisser filer ce qui compte.

Dans ces conditions, écrire n’a rien d’un refuge, ce n’est pas un retrait du réel, c’est un point fixe dans la tourmente. Un endroit où la parole reste à soi où l’on continue, malgré tout, à tenir. Où l’on évite de se dissoudre dans ce qui passe.

Ni hobby, ni stratégie

Je n’ai jamais considéré l’écriture comme un loisir. Elle n’était pas là pour meubler les week-ends ou combler un vide. Elle ne servait ni à fuir, ni à divertir. Elle venait au contraire toucher ce que la vie ordinaire laisse de côté. Elle descendait plus bas, là où les automatismes se brisent, où quelque chose d’essentiel cherche à prendre forme.

Mais je ne l’ai jamais pensée non plus comme un tremplin, ni comme une reconversion programmée. Je n’ai pas écrit en guettant une validation, ni dans l’attente d’un destin littéraire. L’écriture n’était ni un à-côté, ni un plan B. Elle traversait tout, elle formait un fil invisible, tendu à travers les années, au milieu de tout le reste.

Comme beaucoup, j’ai connu les manuscrits restés sans réponse, les refus polis, les périodes stériles, les doutes tenaces, mais j’ai continué parce qu’à chaque fois, quelque chose appelait. Un nœud à dénouer, une voix qui revenait, un angle à explorer. Ce n’était pas une ambition à nourrir, c’était un travail souterrain, parfois rude, mais toujours vital.

L’écriture comme contrepoint

L’écriture n’arrivait pas pour combler un vide, mais pour faire contrepoids. Enseigner m’imposait des cadres, des horaires, des consignes. C’était concret, souvent exigeant, parfois répétitif. L’écriture, elle, ouvrait une autre porte. Elle me permettait d’aller dans les zones de doute, d’inconfort, d’inachevé. Elle me permettait de penser autrement, de sentir autrement et de rester vivant.

Quand je me suis formé à la naturopathie, puis à la médecine fonctionnelle, le besoin d’écrire ne m’a pas quitté. J’avais besoin de faire le lien entre les savoirs qu’on m’enseignait et ce que je voyais chez les patients et chez moi. L’écriture me permettait d’habiter ce savoir au lieu de simplement l’appliquer. Elle traduisait, elle transformait, elle remettait en mouvement ce que la technique a parfois tendance à figer.

Je n’ai jamais écrit uniquement pour fuir, mais il m’est arrivé d’y trouver un souffle, une échappée, quand le quotidien devenait trop pesant ou trop mécanique. L’écriture offrait alors un espace à part, un lieu où l’on respire autrement. Mais au fond, ce n’était pas tant une fuite qu’un déplacement, une façon de revenir à moi-même quand tout s’éparpillait. Dans le tumulte des jours chargés, elle m’a souvent permis de garder une ligne claire. Pas un refuge, ni un décor, mais plutôt une force souterraine. Ce fil discret qu’on tire pour ne pas se perdre dans le vacarme.

Une exigence tenue

Écrire dans les interstices de ma vie n’a jamais signifié écrire à la hâte. Le temps disponible était compté, certes, mais l’exigence, elle, ne l’a jamais été. J’ai appris très tôt que la rareté des heures n’autorisait aucun relâchement, bien au contraire. Chaque séance devait être pleinement habitée, chaque phrase pesée, chaque avancée assumée.

Pendant des années, l’écriture s’est installée à des moments précis, tôt quand le jour n’avait pas encore commencé, et tard quand il s’achevait enfin. Ces plages étaient étroites, mais elles étaient nettes. Rien n’y entrait par approximation. J’y travaillais avec attention, parfois lentement, souvent en reprenant, en corrigeant, en resserrant. Ce qui naissait dans ces temps-là n’était pas fragmentaire, cela s’inscrivait dans une continuité patiente, construite sur la durée.

Cette manière d’écrire impose une rigueur particulière. Elle interdit les effets faciles et les abandons provisoires. Elle oblige à revenir sur le texte, à reprendre, à approfondir, sans jamais se contenter d’un à-peu-près. À force, elle forge une lucidité exigeante. On cesse d’attendre des conditions idéales, on travaille avec le moment présent, et on le travaille pleinement. C’est souvent dans cette contrainte assumée que la langue trouve sa densité et que le texte gagne en tenue.

Des livres traversés par la vie

Cette manière d’écrire laisse une trace. Les romans que j’ai publiés ne procèdent pas d’un projet théorique ni d’une construction hors sol. Ils sont traversés par la vie, au sens le plus concret du terme. Leur matière ne tient pas seulement à leurs thèmes, mais à la façon dont ils ont pris forme. On y retrouve la tension des jours chargés, les reprises patientes, les surgissements imprévus d’une phrase ou d’une scène arrachée au réel.

Un livre né dans ces conditions ne vise ni l’éclat, ni la virtuosité. Il avance autrement, il cherche à toucher juste, à atteindre quelque chose de vivant, sans effets inutiles. L’attention se porte moins sur la démonstration que sur la densité de ce qui est dit. Même dans la fiction, cette exigence demeure. Il s’agit de rendre compte de ce qui travaille en profondeur, de ce qui insiste, de ce qui dérange parfois, sans maquillage ni complaisance.

De cette fidélité naît une relation particulière entre l’écriture et l’existence. La littérature ne s’y tient pas à distance de la vie, elle ne s’en détourne pas, au contraire elle s’y inscrit pleinement, comme une continuité exigeante. Le texte devient alors un prolongement du réel, une manière de l’approfondir, jamais un simple moyen de s’en extraire.

Aujourd’hui encore

Même aujourd’hui, où mes journées sont en apparence plus libres, je continue d’écrire comme on revient à l’essentiel. Je n’ai pas cherché à me professionnaliser à tout prix. Je n’ai pas voulu transformer l’écriture en métier au sens strict. J’ai voulu qu’elle reste vivante, libre, indisciplinée au bon sens du terme. Qu’elle ne soit jamais une obligation, mais toujours un appel.

Cet appel, je le ressens encore dans les mêmes conditions, quand je lis un article qui me dérange, quand je vois une scène dans la rue qui me touche, quand je repense à un souvenir qui ne passe pas. Alors, cette tension revient, et avec elle, le besoin de la coucher sur papier.

Je n’ai pas de recette. Je n’ai pas de “méthode d’écriture”, mais j’ai une constance, une écoute, une manière d’être au monde qui fait place aux mots. C’est cela, je crois, qui permet d’écrire sans s’épuiser, sans s’enfermer, même quand le temps manque.

En guise de postface

Écrire dans les interstices de ma vie, ce n’est pas une contrainte, c’est une posture que j'assume. C’est accepter que l’écriture n’est pas un privilège, mais une pratique, une manière d’habiter le réel.

Je n’ai jamais attendu d’avoir le temps d’écrire. J’ai écrit dans le temps que j’avais, et ce faisant, j’ai compris que ce n’était pas une faiblesse mais une force, car ce temps contraint oblige à la justesse, il ne laisse pas place au verbiage ni à la pose. Il forge une voix.

Cette voix, je continue à la chercher, livre après livre. Dans l’ombre parfois, dans le tumulte souvent, mais toujours dans ce geste ténu et tenace qui consiste à poser des mots, non pour fuir le monde, mais pour mieux le traverser.