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Comment mes manuels de physique ont sculpté la structure de mes romans
Mes manuels de physique m’ont appris que toute énergie se transforme et c’est cette même vérité que je porte dans mes romans : les émotions ne s’évanouissent pas, elles se déplacent. Ce n’est pas le bruit qui laisse une trace, c’est ce qu’on n'ose pas dire, et qui pourtant demeure.
Bruno Pacchiele
6 min read


Il m’arrive parfois, en relisant mes romans, de me surprendre à reconnaître, dans la manière dont un personnage se tait, dans la lenteur avec laquelle une scène se déploie, dans la précision d’un détail qui semble anodin mais qui, pourtant, porte tout le poids d’une émotion, une structure qui n’est pas née de l’inspiration, ni du hasard, ni d’un désir de style, mais qui vient directement de ces manuels de physique-chimie que j’ai utilisés pendant trente années. Ces livres aux couvertures cartonnées, aux pages légèrement fripées par les mains de mes élèves, aux schémas tracés au crayon bleu, aux équations écrites avec une rigueur presque sacrée, où chaque symbole avait sa place, chaque unité son sens, chaque erreur une conséquence et où, au fond, ce n’était pas la formule elle-même qui comptait, mais la logique qui la soutenait. Cette logique que j’ai apprise à aimer, non parce qu’elle était belle, mais parce qu’elle était juste.
C’est cette même logique, cette même exigence de justesse, qui, sans que je m’en rende pleinement compte, a, au fil des ans, modelé la structure même de mes romans, de telle sorte que chaque phrase, chaque silence, chaque geste de mes personnages, obéit désormais à une même règle que celle qui régit le mouvement d’un corps en chute libre ou la propagation d’une onde : rien ne se produit sans cause, rien ne disparaît sans transformation, et rien ne demeure inchangé, même dans l’apparente immobilité.
J’ai appris, en classe, à faire comprendre que la chaleur ne disparaît pas, qu’elle se transmet, qu’elle se dissipe, qu’elle se transforme… et j’ai appris, par la suite, à écrire de la même manière, mes émotions ne sont pas déclarées, elles se transmettent. Mes personnages ne disent pas ce qu’ils ressentent, ils le révèlent par la manière dont ils tiennent leur tasse, par le silence qui suit une phrase, par la lenteur avec laquelle ils tournent la page d’un livre oublié.
J’ai appris, en physique, à décomposer un phénomène en ses éléments constitutifs, la force, la masse, l’accélération, le frottement… et j’ai appris, dans mes romans, à décomposer un moment d’intimité en ses composantes sensorielles : le bruit d’un réveil qui retentit à deux reprises avant de s’arrêter, la chaleur du thé qui se répand dans la bouche, le poids du silence qui s’accumule dans la pièce, la lumière qui glisse sur le rebord de la fenêtre comme un fluide visqueux, chaque détail, aussi minuscule soit-il, portant une énergie, une signification, une conséquence.
J’ai appris, en enseignant, que la vérité ne se trouve pas dans l’effet spectaculaire, mais dans la mesure exacte, dans la constante, dans la courbe qui trace la trajectoire d’un objet en chute libre… et j’ai appris, dans mes récits, que la vérité ne se trouve pas dans les révélations brutales, dans les cris, dans les conflits explosifs, mais dans la lenteur avec laquelle un personnage comprend, sans le dire, qu’il a perdu quelque chose, qu’il ne le retrouvera pas, et qu’il doit apprendre à vivre avec cette absence, comme on apprend à vivre avec une gravité qui ne change pas, même si l’on ne la voit pas.
J’ai appris, dans mes manuels, que l’on ne comprend pas une équation en la répétant, mais en la décomposant, en la manipulant, en la faisant vivre dans l’expérience concrète… et j’ai appris, en écrivant, que l’on ne comprend pas un personnage en le décrivant, mais en le laissant agir, en le laissant respirer, en le laissant attendre, en le laissant boire son thé, en le laissant regarder par la fenêtre, en le laissant se souvenir, sans raison apparente, du nom d’un collègue mort depuis trente ans, parce que ce souvenir, ce petit fragment de mémoire, cette onde de chaleur qui traverse le présent, est la seule preuve que la vie, malgré tout, continue de circuler, de se transformer, de s’inscrire dans le temps.
J’ai appris, en physique, que l’énergie ne se perd pas, qu’elle se conserve… et j’ai appris, dans mes romans, que les émotions ne disparaissent pas, qu’elles se transforment, qu’elles se déplacent, qu’elles se transmettent d’un personnage à un autre, d’un silence à un autre, d’une phrase à une autre, comme une onde qui traverse l’eau, sans la briser, mais en la faisant trembler.
J’ai appris, en corrigeant les copies, que la moindre erreur dans un calcul, le moindre oubli d’une unité, la moindre inversion de signe, pouvait rendre tout le raisonnement faux… et j’ai appris, en écrivant, que la moindre phrase inutile, le moindre mot superflu, le moindre effet de style forcé, le moindre dialogue qui ne sert qu’à remplir, peut, à lui seul, déséquilibrer tout le système du récit, comme une pierre mal posée dans un mur qui, à la longue, fait s’effondrer l’ensemble.
J’ai appris, en physique, que l’on ne peut pas prédire le comportement d’un système chaotique sans connaître les conditions initiales… et j’ai appris, en écrivant, que l’on ne peut pas comprendre le geste d’un personnage à la fin d’un roman sans avoir vu, au début, la manière dont il tenait sa main, la manière dont il regardait la pluie tomber, la manière dont il avait répondu, trente ans plus tôt, à une question qu’il croyait sans importance.
J’ai appris, dans mes manuels, que la lumière se courbe autour d’un corps massif… et j’ai appris, dans mes romans, que les personnages les plus ordinaires, les plus silencieux, les plus invisibles, déforment, par leur présence, l’espace qui les entoure, que leur silence attire les mots des autres, que leur absence crée une courbure dans le récit, que leur regard, même lorsqu’il ne se pose sur personne, modifie la trajectoire des événements, comme une étoile dont la masse, bien qu’invisible, guide les planètes.
J’ai appris, en corrigeant les devoirs, que la beauté d’une démonstration ne réside pas dans sa complexité, mais dans sa clarté, dans sa rigueur, dans sa nécessité… et j’ai appris, en écrivant, que la beauté d’un roman ne réside pas dans ses rebondissements, ni dans ses métaphores, ni dans ses effets de style, mais dans la justesse de chaque phrase, dans la précision de chaque détail, dans la cohérence de chaque silence, dans la manière dont chaque mot, comme une particule, occupe exactement la place qui lui est assignée, ni plus, ni moins.
J’ai appris, dans mes manuels, que l’univers obéit à des lois… et j’ai appris, en écrivant, que mes romans, eux aussi, obéissent à des lois invisibles, des lois que je n’ai jamais écrites, mais que j’ai toujours respectées : la loi de la conservation de l’émotion, la loi de la dilatation du temps, la loi de la transmission silencieuse, la loi du poids des silences, la loi selon laquelle une phrase mal placée peut faire vaciller tout un récit, comme une erreur de signe dans une équation de relativité.
J’ai appris, en tant que professeur, à aimer la rigueur… et j’ai appris, en tant qu’écrivain, que la rigueur est la forme la plus profonde de la tendresse, parce qu’elle ne se contente pas de raconter, elle ne se contente pas de décrire, elle construit, elle assemble, elle pose chaque mot avec la même attention que je posais chaque équation sur le tableau noir, avec la même certitude que, si tout est bien placé, si tout est bien lié, si tout est bien mesuré, alors, même dans le silence, même dans l’absence, même dans la perte, quelque chose demeure, quelque chose continue, quelque chose, comme l’énergie, ne disparaît jamais, il ne reste que la forme, changée, transformée, mais toujours là, toujours vivante, toujours présente, comme la mémoire d’un élève que je n’ai plus vu depuis trente ans, mais qui, un jour, m’a écrit une lettre, et qui m’a dit, simplement : "Vos cours m’ont appris à voir le monde, et vos livres m’ont appris à le sentir".
Et c’est peut-être là, dans cette continuité entre la rigueur du professeur et la douceur de l’écrivain, entre la loi de la thermodynamique et la loi du cœur, entre la trajectoire d’un projectile et la trajectoire d’un souvenir, que réside la véritable originalité de mon écriture : elle n’est pas faite pour étonner, ni pour séduire, ni pour plaire, mais pour exister, avec la même nécessité qu’une équation juste, avec la même dignité qu’un silence bien tenu, avec la même constance qu’une étoile qui brille, même quand on ne la regarde plus.
Bruno.
