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Les romans que lisent les lecteurs de 65 ans… et pourquoi ils ne veulent plus de héros parfaits

Un hommage silencieux aux lecteurs de 65 ans et plus qui, loin des héros parfaits, cherchent dans les romans la résonance de leur propre vie avec ses silences, ses imperfections, et ses souvenirs qui reviennent, doucement, comme une évidence.

Bruno Pacchiele

4 min read

Il y a quelques semaines, une lectrice m’a écrit une lettre que je relis encore parfois, non parce qu’elle me flatte, mais parce qu’elle formule avec une simplicité presque désarmante quelque chose que je pressentais depuis longtemps sans parvenir à le dire aussi clairement.

Elle m’expliquait qu’elle avait lu mon dernier roman d’une seule traite. Pas parce que l’intrigue était haletante, ni parce que le livre respectait parfaitement les codes du polar contemporain, mais parce qu'elle trouvait que le personnage principal lui rappelait son mari.

Dans le roman, cet homme est âgé. Après la disparition de son chien, il entreprend une enquête discrète dans les ruelles de son village, une enquête qui n’a rien d’héroïque, presque rien de rationnel, mais qui l’occupe, qui le pousse à sortir de chez lui, à marcher, à interroger les voisins, comme si cette recherche dérisoire lui permettait de maintenir un lien fragile avec le monde.

La lectrice décrivait son mari avec une tendresse qui m’a profondément touché. C’est un homme qui ne lit jamais, qui refuse obstinément d’utiliser un smartphone et qui parle très peu lorsqu’il est triste. La nuit, m’écrivait-elle, il sort parfois sur le perron avec une tasse de thé encore fumante, reste longtemps immobile à regarder les étoiles, et murmure les noms d’anciens collègues morts depuis des années, comme s’il les appelait doucement à partager ce silence.

Ce qui l’avait bouleversée dans mon livre, ajoutait-elle, ce n’était pas l’intrigue elle-même, c’était le fait que cet homme ne résolvait rien. Il ne retrouvait pas son chien, ne réparait pas sa vie, ne redevenait ni plus courageux, ni plus lucide que les autres. Il continuait simplement à vivre, à boire son thé, à regarder passer les nuages, à se demander, comme tant d’hommes à cet âge, ce que signifie encore rester là, avec ses souvenirs, ses regrets et cette forme de paix étrange qui apparaît parfois lorsque l’on cesse d’attendre des réponses définitives.

En repensant à cette lettre, puis aux nombreux messages que j’ai reçus au fil des années, j’ai compris que beaucoup de lecteurs de cette génération cherchent aujourd’hui autre chose dans les romans. Ils ne cherchent plus la perfection des intrigues ni la virtuosité spectaculaire des dénouements. Ils se méfient même des héros impeccables, de ces personnages qui comprennent tout, qui anticipent tout, et qui finissent par triompher comme si le monde obéissait à une logique claire et rassurante.

La vie leur a appris que les choses se passent rarement ainsi.

Ces lecteurs ont vu disparaître les certitudes qui structuraient autrefois l’existence. Ils ont connu les emplois que l’on pensait éternels et qui ont soudain disparu, les villages où tout le monde se connaissait et qui se sont vidés peu à peu, les familles soudées qui se sont dispersées au fil des années. Ils ont vu les idéaux collectifs se fissurer, les métiers manuels s’effacer, les conversations longues être remplacées par des messages rapides.

Avec le temps sont venues aussi d’autres absences, celles des amis qui meurent, des enfants qui partent, des mots qui n’ont jamais été dits.

Dans ces conditions, les héros parfaits les laissent indifférents. Ils préfèrent rencontrer des êtres humains reconnaissables, des personnages qui oublient leurs lunettes, qui s’énervent pour des broutilles, qui reviennent dix fois sur une décision qu’ils ne comprennent plus eux-mêmes, des hommes et des femmes dont la vie avance avec ses hésitations, ses maladresses et ses silences.

Je me souviens d’un autre lecteur, ancien professeur de chimie, qui m’avait écrit après la publication d’un essai où j’essayais de rapprocher certaines intuitions de la physique quantique de nos relations humaines.

Il me racontait son métier d’enseignant et cette patience particulière qu’il avait dû développer face à des élèves qui ne comprenaient rien aux lois de la thermodynamique. Parfois, expliquait-il, il avait le sentiment de parler dans le vide, puis un jour un élève levait la tête et disait simplement qu’il venait enfin de comprendre. Ce moment n’arrivait pas parce que le professeur avait parlé plus fort ni parce qu’il avait trouvé la formule parfaite. Il arrivait parce qu’il avait laissé le temps agir, parce qu’il avait accepté le silence et qu’il avait cru, contre toute logique, que la compréhension finirait par naître d’elle-même.

Cette image m’accompagne souvent lorsque j’écris car ce que j’essaye de transmettre dans mes romans ressemble peut-être à cette patience. Je ne veux pas que mes personnages impressionnent par leur force, mais qu’ils soient reconnus pour leur fragilité. Je ne veux pas qu’ils triomphent, mais qu’ils persistent. Je ne veux pas qu’ils découvrent des réponses définitives, mais qu’ils apprennent à vivre avec leurs questions.

C’est peut-être là que se crée la véritable relation entre un auteur et ses lecteurs, non pas dans l’excitation du récit, mais dans la reconnaissance d’une expérience commune.

Les lecteurs de soixante-cinq ans ne lisent pas pour fuir la réalité. Ils lisent au contraire pour la retrouver, dans toute sa complexité, dans ses moments de tristesse comme dans ses éclaircies silencieuses. Ils lisent pour reconnaître, dans les mots d’un autre, quelque chose qui ressemble à leur propre expérience du temps qui passe.

Lorsque ces personnages prennent forme dans une histoire, je n’essaie donc pas de les rendre exemplaires ni héroïques. Je m’efforce seulement de les laisser vivre tels qu’ils sont, avec leurs hésitations, leurs habitudes étranges, leurs souvenirs qui surgissent au détour d’un geste ou d’une phrase, et ces pensées qui reviennent parfois longtemps tourner dans leur esprit.

Au fond, je ne cherche pas à fabriquer des intrigues parfaites. J’essaye simplement de créer un espace où des vies ordinaires peuvent se reconnaître. La littérature ne console pas par le spectacle ni par la victoire finale des personnages, elle console autrement, plus discrètement, lorsqu’un lecteur referme un livre en ayant l’impression que quelqu’un, quelque part, a compris ce qu’il ressent sans qu’il ait eu besoin de le dire.