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Les romans que lisent les lecteurs de 65 ans… et pourquoi ils ne veulent plus de héros parfaits

Un hommage silencieux aux lecteurs de 65 ans et plus qui, loin des héros parfaits, cherchent dans les romans la résonance de leur propre vie avec ses silences, ses imperfections, et ses souvenirs qui reviennent, doucement, comme une évidence.

Bruno Pacchiele

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Il y a quelques semaines, une lectrice m’a écrit une lettre que je relis souvent parce qu’elle disait, avec une simplicité qui me bouleverse, quelque chose de profondément vrai : elle avait lu mon dernier roman d’un trait, non pas parce qu’il était palpitant ou bien construit selon les canons du polar contemporain, mais parce que son protagoniste, un vieil homme qui, après la disparition de son chien, entreprend une enquête discrète, presque absurde, dans les ruelles de son village, lui avait rappelé son mari, un homme qui ne lit jamais, qui refuse les smartphones, qui ne dit rien quand il est triste, mais qui, la nuit, sort sur le perron avec une tasse de thé fumant, regarde les étoiles, et murmure des noms d’anciens collègues morts depuis des décennies, comme s’il les appelait à le rejoindre dans ce silence où les mots ne sont plus nécessaires… Elle m’écrivait, avec une douceur qui me fit pleurer en silence, que ce personnage, si ordinaire, si imparfait, si loin de l’idée qu’on se fait aujourd’hui d’un héros, était, pour elle, le plus vrai qu’elle eût jamais rencontré dans un livre, parce qu’il ne résolvait rien, ne triomphait pas, ne retrouvait pas son chien, ne réparait pas son couple, ne redevenait pas jeune, mais continuait simplement à vivre, à boire son thé, à regarder les nuages, à se demander ce que cela signifiait, au fond, de rester là, seul, avec ses souvenirs, ses regrets, et cette étrange paix qui naît quand on cesse de vouloir tout comprendre.

Je me suis alors rendu compte, en réfléchissant à cette lettre, en repensant aux autres courriers que j’ai reçus au fil des ans, que ce que ces lecteurs cherchent, depuis longtemps déjà, ce n’est plus la perfection, ni la clarté, ni la résolution, ni même l’émotion facile, mais une forme de vérité plus lente, plus silencieuse, plus profonde, celle qui ne se trouve pas dans les actions grandioses, les révélations spectaculaires ou les finales heureuses, mais dans les gestes infimes, les hésitations, les silences entre deux phrases, les regards qui se croisent sans se dire quoi que ce soit, les livres qu’on garde sur l’étagère parce qu’ils portent la trace de la main de quelqu’un qu’on a aimé, les chansons des années 80 qu’on écoute en boucle pour sentir encore, un peu, la chaleur d’un temps où l’avenir semblait possible, même s’il était incertain.

Les lecteurs de cet âge-là, ceux qui ont vu disparaître les certitudes, les emplois à vie, les familles unies, les idéaux collectifs, ceux qui ont connu la guerre, les mutations sociales, la disparition des métiers manuels, la montée de l’individualisme, la réduction du temps de lecture au profit du clic, ceux qui ont appris à vivre avec le poids des absences, les silences des enfants partis, les mots non-dits entre époux, les maladies que l’on cache, les rêves qu’on enterre doucement, ils ne veulent plus de héros qui résolvent tout, qui sont beaux, intelligents, courageux, toujours justes, toujours lucides, toujours en mouvement, toujours en avance. Ils ne veulent plus de personnages qui incarnent un idéal, une performance, une réussite, une image de soi qu’on leur vendrait comme un modèle à suivre. Ils veulent des êtres humains, tout simplement, avec leurs défauts, leurs habitudes bizarres, leurs oublis, leurs peurs, leurs colères silencieuses, leurs joies discrètes, leurs réveils difficiles, leurs tasses de thé trop chaudes, leurs lunettes qu’ils cherchent partout, leurs souvenirs qui reviennent en plein milieu d’une phrase, leurs regrets qui ne disent pas leur nom, mais qui habitent chaque regard, chaque pause, chaque silence.

Je me souviens d’un lecteur, ancien professeur de chimie, qui m’a écrit après la parution de mon essai sur les liens entre la physique quantique et les relations humaines, il me disait que, dans ma manière d’écrire, il reconnaissait la même patience qu’il avait mise à enseigner les lois de la thermodynamique à des élèves qui ne comprenaient rien, mais qui, un jour, avaient soudainement compris, non pas parce qu’il avait parlé plus fort, mais parce qu’il avait laissé le silence faire son œuvre, parce qu’il avait attendu, parce qu’il n’avait pas forcé, parce qu’il avait cru, contre toute logique, que la vérité finirait par venir, si on la laissait naître lentement, comme une étoile qui se forme dans l’obscurité.

C’est cette patience-là que je cherche à transmettre dans mes romans. Je ne veux pas que mes personnages soient admirés pour leur force, mais reconnus pour leur vulnérabilité. Je ne veux pas qu’ils triomphent, mais qu’ils persistent. Je ne veux pas qu’ils trouvent la réponse, mais qu’ils apprennent à vivre avec la question. C’est là, je crois, que réside la véritable connexion entre l’auteur et le lecteur, pas dans l’excitation du récit, mais dans la reconnaissance du vécu, dans cette étrange intimité qui se tisse entre deux êtres séparés par des pages, mais unis par la même douleur, la même solitude, le même besoin de dire, sans mots, sans dramatisation, sans artifice, que l’on est encore là, qu’on respire encore, qu’on continue, même quand tout semble inutile, même quand les enfants ne comprennent pas, même quand le monde tourne trop vite, même quand les livres ne se vendent pas, même quand on doute, encore et encore, que ce qu’on écrit ait un sens.

Les lecteurs de 65 ans ne lisent pas pour fuir la réalité, ils lisent pour la retrouver, dans toute sa complexité, dans toute sa tristesse, dans toute sa beauté silencieuse. Ils lisent pour se dire, enfin, qu’ils ne sont pas seuls dans leur silence. Ils lisent pour entendre, dans les mots d’un autre, la voix de leur propre cœur. Et moi, je les écris, ces personnages, avec la même tendresse que j’aurais mise à corriger une dissertation d'élève, pas pour les améliorer, pas pour les rendre parfaits, mais pour les laisser être, dans leur entière humanité, avec leurs hésitations, leurs maladresses, leurs éclats de rire inattendus, leurs larmes qui ne tombent pas, leurs pensées qui tournent en boucle, leurs souvenirs qui reviennent comme des oiseaux migrateurs, sans raison, sans logique, mais avec une fidélité qui touche au sacré.

Je ne vends pas des histoires. Je tisse des ponts entre des vies. Et je sais, au fond de moi, que c’est là, dans cette lenteur, dans cette absence de spectacle, dans cette volonté de ne pas tout expliquer, de ne pas tout résoudre, de ne pas tout montrer, que réside la vraie puissance de la littérature, car ce n’est pas la clarté qui sauve, mais la présence, et ce n’est pas le triomphe qui console, mais le silence partagé.

Bruno, 

 … en train de boire mon café, les yeux posés sur les Causses, à l'écoute des mots qui viennent, lentement, comme les nuages...