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Pourquoi j'écris des romans aussi différents les uns des autres ?
Du polar à la dystopie, du roman sentimental au récit introspectif, mes fictions ne suivent pas une ligne unique. Dans cet article, j’explique ce choix de diversité, et pourquoi je préfère la liberté des formes à l’uniformité des étiquettes.
Bruno Pacchiele
5 min read


Lorsqu’un lecteur découvre mes livres pour la première fois, une certaine surprise n’est pas rare. D’un roman à l’autre, l’atmosphère change, le ton se déplace, les thèmes semblent emprunter des directions inattendues. On peut passer d’un thriller psychologique à un roman plus intime, d’un polar rural à un récit d’anticipation, puis à une histoire sentimentale. À première vue, il n’existe pas de ligne évidente reliant ces livres entre eux. Rien ne ressemble vraiment à Natacha lorsqu’on ouvre Interférences, pas davantage qu’Omission fatale ne prépare le lecteur à l’univers de Lilly.
Cette diversité déroute parfois, elle intrigue aussi, et très vite la même question finit par apparaître, formulée de manière plus ou moins directe : pourquoi écrire des romans si différents les uns des autres ? Pourquoi ne pas approfondir un genre unique, creuser une veine jusqu’au bout, construire un univers immédiatement identifiable ?
La question est compréhensible, elle correspond même assez bien à la logique dominante du monde éditorial. Les maisons d’édition, les libraires, les stratégies de communication préfèrent souvent les trajectoires claires. Il est plus simple de présenter un auteur lorsqu’il appartient à une catégorie précise. On peut alors le situer sans hésitation dans un rayon, lui associer un public fidèle, et installer une image stable.
Dans ce contexte, un écrivain qui circule d’un registre à l’autre peut donner l’impression de manquer de cap. On peut y voir une dispersion, une hésitation, parfois même une absence de cohérence.
Pourtant, dans mon cas ce qui apparaît de l’extérieur comme une dispersion correspond en réalité à une logique beaucoup plus simple.
Une écriture guidée par la nécessité
Je n’ai jamais commencé un livre en me demandant dans quel genre il faudrait l’inscrire. Cette question n’a jamais constitué un point de départ. Lorsque j’ai commencé à écrire, vers l’âge de vingt ans, la perspective de publier ne se posait même pas vraiment. L’écriture relevait plutôt d’un mouvement intérieur difficile à expliquer.
Elle me permettait de donner forme à des interrogations, à des impressions diffuses, parfois simplement à une sensation persistante qui demandait à être explorée.
Avec le temps, j’ai compris que cette nécessité ne se présentait jamais sous une forme stable, elle évolue avec les années, avec les rencontres, avec ce que l’on observe du monde ou avec ce que l’on traverse soi-même.
Certains récits naissent d’une tension sociale ou d’un fait qui nous trouble. D’autres apparaissent à partir d’une scène minuscule, presque anodine, mais qui refuse de disparaître. Il arrive aussi qu’un personnage surgisse avec une intensité telle qu’il devient impossible de ne pas lui donner une place.
Dans ces moments-là, la forme du récit s’impose presque d’elle-même. Il serait artificiel de la forcer à entrer dans un cadre préexistant.
Le genre comme langage
Les genres littéraires ne représentent donc pas pour moi des territoires à occuper durablement. Je les considère plutôt comme des langages, des outils narratifs permettant d’aborder certaines questions.
Le polar, par exemple, possède une force particulière lorsqu’il s’agit de révéler les zones d’ombre. À travers l’enquête, il met en lumière ce qui reste habituellement dissimulé. Les contradictions humaines, les fractures intérieures, les tensions sociales apparaissent avec une netteté particulière.
Mais tous les sujets ne réclament pas cette mécanique.
Le roman sentimental offre un autre espace. Lorsqu’il échappe aux clichés, il peut devenir un terrain d’observation extrêmement précis des mouvements intimes. Les hésitations, les blessures silencieuses, les déséquilibres subtils des relations humaines y trouvent parfois une expression plus juste.
Quant à la dystopie, elle me permet d’explorer autrement certaines évolutions de notre époque. En déplaçant légèrement le regard vers un futur possible, elle rend visibles des tendances qui restent souvent invisibles lorsqu’on les observe directement dans le présent.
Chaque genre agit ainsi comme une forme particulière de langage. Il permet de saisir une réalité différente.
Une diversité fidèle au réel
Le monde contemporain lui-même est profondément fragmenté. Nos existences se déploient aujourd’hui sur plusieurs plans à la fois. Vie professionnelle, relations personnelles, univers numérique, engagements idéologiques, préoccupations intimes. Les lignes de force se croisent, et se contredisent parfois.
Dans un tel paysage, l’uniformité stylistique me semble parfois artificielle.
Les questions qui traversent une époque ne se laissent pas enfermer dans une seule forme narrative. Certaines réclament une tension dramatique forte, d’autres exigent davantage de silence ou de lenteur.
Les personnages eux-mêmes portent cette diversité. Certains ont besoin d’un récit serré, presque brutal. D’autres demandent au contraire un espace plus introspectif.
Chercher une forme unique pour tous ces récits reviendrait souvent à les appauvrir.
Une exigence commune
Malgré cette diversité de registres, une continuité existe pourtant. Chaque livre naît du même travail patient. Je relis, je coupe, je resserre les phrases, parfois pendant longtemps. Qu’il s’agisse d’un polar ou d’un roman plus intime, l’attention portée à la langue reste identique.
Ce qui m’importe n’est jamais l’étiquette qui sera associée au livre. Ce qui compte, c’est l’intensité de l’expérience proposée au lecteur.
Au fond, l’écriture vise toujours la même chose : créer une tension vivante entre le texte et celui qui le lit. Une tension capable de déplacer le regard, de faire apparaître quelque chose qui restait jusque-là indistinct.
Cette tension ne dépend pas d’un genre particulier, elle naît de la relation entre la langue, le rythme et ce qui circule entre les lignes.
Préserver une certaine liberté
Notre époque valorise fortement la spécialisation. On attend souvent des auteurs qu’ils deviennent immédiatement identifiables avec un style reconnaissable, un univers stable, une marque d’auteur.
Certains écrivains trouvent dans cette logique un cadre stimulant. D’autres ressentent rapidement ses limites.
Pour ma part, j’ai préféré préserver une certaine liberté. Celle de passer d’un ton à un autre, d’explorer des configurations narratives différentes, d’aborder des thèmes variés lorsque l’envie s’en fait sentir.
Ce choix n’est pas stratégique, il correspond simplement à la manière dont les histoires apparaissent.
Lorsqu’un nouveau livre commence à prendre forme, tout part généralement d’une scène, d’une voix ou d’une question persistante. Peu à peu, la structure se précise et la forme du récit émerge progressivement.
À ce moment-là, l’étiquette importe peu.
Polar, drame intime ou récit d’anticipation ne sont finalement que des cadres provisoires. Ce qui compte vraiment, c’est de rester fidèle à l’élan initial qui pousse à écrire.
Depuis mes vingt ans, cet élan n’a jamais suivi une seule direction. Il continue simplement d’ouvrir des chemins différents.
